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Des idées en action

Les quartiers selon Barack Obama, organisateur de communauté

Rue 89 publie une traduction de l’article que le président américain a écrit en 1988, alors qu’il a vingt-cinq ans. Il y livre son expérience d’organisateur pour le projet de développement communautaire de la banlieue Sud de Chicago.

Source: http://www.rue89.com/2011/05/18/quand-obama-etait-organisateur-de-communaute-203538

Texte original: http://illinoisissues.uis.edu/archives/2008/09/whyorg.html

Télécharger en PDF: Obama organisateur de communauté

« Au cours des cinq dernières années, j’ai souvent éprouvé les plus grandes difficultés à expliquer aux gens le métier qui était le mien. Assez typique est la remarque que m’avait faite une adjointe administrative d’une école publique, par un blême matin de janvier.

Je me trouvais là, à distribuer des tracts à un groupe de parents perdus et furieux, qui venaient de découvrir qu’il y avait de l’amiante dans l’école de leurs enfants.

« Ecoutez, Obama », commença-t-elle, « vous êtes un brillant jeune homme. Vous êtes allé à l’université, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Je ne peux tout simplement pas comprendre comment un jeune homme brillant comme vous a pu aller à l’université, obtenir un diplôme, et se retrouver organisateur de communautés.

– Et pourquoi ça ?

– Mais parce que le salaire est ridicule, les horaires déments et que personne ne vous sera jamais reconnaissant de ce que vous faites. »

Elle retourna vers son bureau en secouant la tête de perplexité.

J’ai plus d’une fois repensé à cette conversation au cours des années où j’ai été organisateur pour le « Projet de développement communautaire », dans la grande banlieue sud de Chicago. Malheureusement, les réponses qui me venaient à l’esprit n’avaient pas la simplicité et l’évidence qui émanaient de la question.

L’une des plus courtes que j’aie pu trouver est probablement celle-ci : il fallait que cela soit fait, et il n’y avait pas assez de gens pour le faire.

Comment les Noirs ont fait leur place dans la société américaine

Le débat sur le fait de savoir comment les Noirs et les autres personnes défavorisées pouvaient trouver leur place en Amérique n’est pas nouveau. De W.E.B. DuBois à Martin Luther King en passant par Booker T. Washington, Marcus Garvey et Malcolm X, les discussions ont fait rage entre intégration et nationalisme, entre adaptation et militance, entre grèves dures et négociations.

La distinction entre ces lignes stratégiques n’a jamais été évidente à établir, et les plus efficaces des dirigeants noirs ont reconnu la nécessité de dépasser l’apparent antagonisme de ces approches. Durant les premières années du mouvement des droits civiques, la plupart de ces questions ont pu être dépassées par l’évidence de l’oppression et de la ségrégation.

La question n’était plus de savoir s’il fallait protester ou non, mais quelle devait être la radicalité de cette protestation pour parvenir à gagner et obtenir une véritable citoyenneté pour les Noirs.

Vingt ans après, les tensions entre ces différentes stratégies sont réapparues, en partie du fait que malgré les acquis des années 1960, la majorité des Noirs continuent à souffrir d’une citoyenneté de seconde zone. Et c’est liés à cela qu’il faut comprendre les échecs – réels, perçus ou fabriqués – des programmes de la Grande société initiés par Lyndon Johnson.

Face à cette situation, on peut voir au moins trois grands courants, issus des débats initiaux évoqués plus haut. Il y a eu tout d’abord, et c’est peut-être le plus connu, le développement de la prise de responsabilités politiques un peu partout dans le pays. Harold Washington et Jesse Jackson sont les deux exemples les plus manifestes de la façon dont l’énergie et la passion du mouvement des droits civiques ont pu être canalisés pour la prise du pouvoir politique traditionnel.

Il y a eu ensuite la résurgence des actions pour le développement économique dans la communauté noire, que ce soit à travers les efforts des entrepreneurs locaux et le recrutement d’un encadrement noir ou à travers des campagnes comme « achetez Noir ». Ces campagnes « Buy Black », des années 1970 s’inscrivent
dans une logique qui consiste à recommander aux afro-américains
d’acheter des produits dont la fabrication et/ou la distribution relève
de compagnies possédées par des afro-américains.

Troisièmement, et c’est certainement le moins connu, il y a eu le travail de terrain, le travail d’organisation des communautés, qui s’est construit sur le leadership local et l’action directe.

Un travail en profondeur : l’organisation de communautés

Les partisans des stratégies de prise de responsabilité dans le jeu politique et de développement économique peuvent mettre en avant un certain nombre d’avancées substantielles ces dix dernières années. L’augmentation du nombre de responsables politiques noirs apporte au moins l’espoir que les pouvoirs publics seront plus réceptifs aux difficultés des quartiers les plus défavorisés.

Les programmes de développement économique ont pu apporter des améliorations et des emplois à des communautés sinistrées.

De mon point de vue cependant, aucune de ces deux approches n’apporte d’espoir sérieux de réels changements dans les quartiers défavorisés si elles ne sont pas irriguées par un travail systématique d’organisation de communautés.

Cela tient à ce que les enjeux pour les quartiers déshérités sont plus complexes et plus profondément enracinés qu’avant. Les discriminations manifestes ont été remplacées par un racisme institutionnel ; des problèmes comme les grossesses des adolescentes, l’enrôlement dans des gangs et la toxicomanie ne peuvent pas être résolus simplement en apportant de l’argent.

En même temps, comme l’a fait remarquer le professeur William Julius Wilson de l’université de Chicago, l’économie des quartiers déshérités a été lourdement touchée par la baisse des aides publiques et par le départ des classes moyennes noires qui contribuaient fortement, auparavant, à la soutenir.

Ni la simple prise de responsabilité dans le jeu politique traditionnel, ni les stratégies de développement économique endogène ne peuvent par elles-mêmes répondre aux nouveaux défis.

Les problèmes accrus des dirigeants politiques noirs

L’élection d’Harold Washington à Chicago ou de Richard Hatcher à Gary, même si cela produit un effet symbolique important, ne suffira pas pour apporter des emplois dans les quartiers ou pour en finir avec un taux d’échec scolaire de 50% dans les écoles.

En fait, l’accession aux responsabilités de leaders noirs nous place dans la très délicate situation d’avoir à gérer et à administrer des dispositifs insuffisamment financés et incapables de répondre aux véritables besoins des populations défavorisées et nous forcent à relativiser ces besoins face à d’autres demandes venant de populations plus en mesure de faire pression.

Les stratégies de développement économique local rencontrent le même type de difficultés. Bien qu’à la fois louables et indispensables, elles ignorent le plus souvent le fait que sans une communauté stable, une population éduquée, des infrastructures adéquates et des clients informés et ayant eux-mêmes un emploi, aucune société, ni nouvelle, ni bien établie, ne voudra venir s’installer dans les quartiers et rester compétitive sur le marché international.

Et de plus, ces approches « économiques » peuvent et ont été parfois des leurres, masquant les coupes dans les programmes sociaux qui sont le leitmotiv des programmes conservateurs.

Comment organiser une communauté

En théorie, l’organisation de communauté peut apporter une façon de mettre en œuvre différentes stratégies de développement politique des quartiers. L’organisation repose sur trois hypothèses :

  • Les problèmes que rencontrent les communautés des quartiers déshérités ne viennent pas d’un manque de solutions effectives mais d’un manque de pouvoir susceptible de mettre en oeuvre ces solutions ;
  • La seule solution qu’ont les communautés pour construire un pouvoir sur le long terme, c’est d’organiser les gens et les moyens mobilisables autour d’un projet commun.
  • La seule solution pour mettre en place une organisation viable, c’est que des leaders issus de la communauté elle-même, ayant une représentativité suffisamment large – et non un ou deux leaders charismatiques – soient capables d’articuler les différents intérêts des institutions qu’ils représentent.

Cela signifie de faire travailler ensemble les églises, les associations de quartiers, les groupes de parents et toutes les institutions d’une communauté donnée pour collecter des cotisations et recruter des organisateurs, conduire des recherches, développer le leadership, mettre en place des actions collectives et des formations et commencer à élaborer des plans sur une base très large incluant les enjeux tels que l’emploi, l’éducation, la délinquance, etc.

Lorsqu’un tel outil est mis en place, cela donne le pouvoir de rendre les responsables politiques, les services sociaux et les entreprises plus réceptifs aux besoins de la communauté.

Et puis, et c’est tout aussi important, cela rend les gens capables de briser leur isolement, cela redonne de la force à leurs valeurs communes et leur fait redécouvrir les opportunités qu’offre la coopération, toutes choses indispensables pour le succès des initiatives d’entraide solidaire.

Des résultats réels malgré le scepticisme

En utilisant cette approche, le Projet de développement communautaire et d’autres organisations basées dans les quartiers déshérités de Chicago ont réussi à obtenir des résultats impressionnants.

Les écoles ont été rendues plus efficaces et plus responsables, des programmes de formation professionnelle et de re-mobilisation pour l’emploi ont été mis en place, des logements ont été rénovés et d’autres ont été construits, les services publics ont été installés, les parcs publics ont été réhabilités et la criminalité et la toxicomanie ont connu une baisse significative.

Et au delà de tout cela, un grand nombre de gens ont pu accéder à un pouvoir réel, cependant qu’un système élaboré de leadership civique au sein même des communautés s’est développé. Mais cependant, l’organisation de la communauté noire rencontre de nombreuses difficultés.

L’une d’entre elles tient au scepticisme jamais complètement dépassé auquel l’organisateur doit faire face dans la plupart des communautés. Pour l’essentiel, Chicago est la ville natale de l’organisation des communautés et l’espace urbain est encore hanté par les spectres de tous les efforts réalisés par le passé. Un grand nombre des membres les mieux intentionnés de la communauté ont encore le souvenir amer des échecs du passé et ont du mal à retrouver foi dans le processus.

L’exode des classes moyennes noires

Un autre problème, lié au précédent, concerne l’exode hors des quartiers déshérités, évoqué plus haut, des ressources financières, des institutions, des exemples de réussite et des emplois. Même dans les quartiers qui n’ont pas été complètement dévastés, la plupart des ménages ne tiennent qu’avec deux salaires.

Or, traditionnellement, l’organisation des communautés s’est appuyée sur les femmes qui, du fait de la tradition et de la discrimination sociale dont elles étaient victimes, avaient le temps et le sens de l’engagement pour participer à ce qui reste pour l’essentiel une activité bénévole.

Aujourd’hui, la majorité des femmes dans la communauté noire travaillent à temps plein, beaucoup d’entre elles sont parents isolés, et doivent se partager entre le travail, l’éducation des enfants et la tenue de la maison, tout en maintenant un semblant de vie personnelle – tout cela repoussant les activités bénévoles plus loin dans la liste des priorités.

Et il faut encore ajouter à cela que le lent exode des classes moyennes noires vers de lointaines banlieues moins défavorisées signifie que les gens font leurs courses dans un quartier, travaillent dans un autre, envoient leurs enfants à l’école à l’autre bout de la ville et vont à l’église encore dans un autre endroit que le lieu où ils vivent. Une telle dispersion géographique rend très problématique la formation d’un sens de l’engagement et la reconnaissance d’enjeux communs dans chacun des quartiers.

Enfin, les organisations communautaires et les organisateurs se retrouvent handicapés par leurs propres dogmes concernant le type et la nature du travail d’organisation.

Les Noirs consomment à « l’extérieur »

La plupart d’entre eux font ce que le professeur John McKnight de l’université de Northwestern appelle une approche « action de consommateurs », avec la mise en avant de ressources et de services émanant de pouvoirs extérieurs à la communauté.

Peu d’entre eux pensent à exploiter les capacités et ressources propres aux communautés, tant en terme de moyens financiers qu’en terme de talents. Notre approche des médias et des relations publiques parait également assez indigente quand on la compare avec les techniques de courrier direct et d’utilisation de la vidéo mises en oeuvre par les puissantes organisations conservatrices comme la « majorité morale ».

Et plus important encore, les bas salaires, le manque de formations de qualité et le côté ridicule des possibilités d’évolution de carrière décourage les plus talentueux des jeunes Noirs à voir le métier d’organisateur comme un projet professionnel possible. Aussi longtemps que nos jeunes les meilleurs et les plus brillants verront plus leur avenir dans l’intégration dans les grandes sociétés que dans la construction des communautés dont ils sont issus, le travail d’organisation restera largement handicapé. Aucun de ces problèmes n’est insurmontable.

A Chicago, le Projet de développement communautaire et d’autres organisations communautaires ont mutualisé leurs moyens pour créer des think tanks coopératifs comme la Fondation Gamaliel. Cela fournit à la fois un cadre où des organisateurs expérimentés peuvent reformuler les anciens modèles pour les adapter aux nouvelles.

Le puissance des églises noires

En même temps, le vide de leadership et la désillusion qui ont suivi la disparition d’Harold Washington ont rendu à la fois les gens et les médias, dans les quartiers, plus réceptifs aux nouvelles approches que l’organisation des communautés peut proposer. Nulle part ailleurs les perspectives du travail d’organisation ne sont plus évidentes que dans les églises noires traditionnelles. Dotées de ressources financières considérables, de membres nombreux et – plus important encore – de valeurs et de traditions bibliques qui appellent à l’implication dans les responsabilités et à la libération, les églises noires sont clairement le géant endormi du paysage politique et économique de villes telles que Chicago.

Un esprit de féroce indépendance parmi les pasteurs noirs et leur préférence affichée pour les formes d’action traditionnelles (soutien aux candidats pour les élections, création de structures d’accueil pour les sans logis) ont empêché pour l’instant l’église noire de peser de tout son poids dans l’arène politique économique et sociale de la ville.

Ces dernières années, cependant, de plus en plus de pasteurs noirs jeunes et ouverts d’esprit ont commencé à considérer les organisations de communautés comme le Projet de développement communautaire dans les quartiers sud et le Great dans le secteur du grand boulevard comme des outils puissants qui permettraient de vivre l’évangile social, et seraient susceptibles de former et de mobiliser des congrégations entières et non simplement servir de porte voix pour quelques leaders prophétiques. Si seulement une cinquantaine d’églises noires parmi les milliers qui existent dans une ville comme Chicago décidaient de collaborer avec une équipe d’organisateurs expérimentés, d’énormes progrès pourraient être accomplis concernant l’éducation, le logement, l’emploi et l’état d’esprit dans les communautés noires des quartiers déshérités, progrès qui enverraient une puissante onde de choc dans toute la ville.

Dans le même temps, les organisateurs vont continuer à construire sur les succès locaux, à apprendre les leçons de leur nombreux échecs et à recruter et constituer des groupes, limités mais en progression, de leaders – mères de familles vivant avec les minima sociaux, postiers, conducteurs de bus, professeurs des écoles, tous autant qu’ils sont ont une vision et une mémoire de ce que les communautés peuvent être.

Pourquoi organiser ?

En fait, la réponse à la question originelle – pourquoi organiser ? – se trouve auprès de ces gens là. Aider un groupe de femmes au foyer à s’asseoir autour d’une table de négociation avec le maire de la troisième plus grande ville d’Amérique et à rester elles mêmes, ou apprendre à un retraité de la sidérurgie à se tenir devant une caméra de télévision et être capable de donner des mots aux rêves qu’il porte pour l’avenir de ses petits enfants, c’est ainsi qu’on découvre la contribution la plus significative et la plus satisfaisante que le travail d’organisation peut apporter.

En retour, mieux que tout autre, le travail d’organisation nous apprend la beauté et la force des gens de tous les jours, des « gens de peu ».

A travers les chants dans les églises, les discussions sur le pas de la porte, à travers les centaines d’histoires individuelles de migration vers le nord à la recherche de n’importe quel travail qui apporte une paye, d’histoires de familles construites avec des budgets de misère, des histoires d’enfants qu’on perd dans la drogue pendant que d’autres obtiennent des diplômes et des postes auxquels leurs parents n’ont jamais pu aspirer – c’est à travers ces histoires et ces chants d’espoirs brisés et d’endurance, de laideurs et de querelles, de subtilités et d’éclats de rires, que les organisateurs peuvent façonner un sens de la communauté, pas seulement pour les autres, mais aussi pour eux mêmes ».

Source:

http://www.rue89.com/2011/05/18/quand-obama-etait-organisateur-de-communaute-203538

Texte original: http://illinoisissues.uis.edu/archives/2008/09/whyorg.html

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Cette entrée a été publiée le 02/01/2014 par dans Partage d'expériences, et est taguée , .
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