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Un article de Marion Carrel dans la Voix du Nord

Marion Carrel : « À Lille comme ailleurs, la politique de la ville fait l’objet de fortes critiques »

PUBLIÉ LE 27/11/2013

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Comment évoquer la politique de la ville sans passer par Marion Carrel (*), dont les travaux font référence ? Le constat de cette sociologue lilloise fracasse tous les consensus mous : « On peine encore à reconnaître les pauvres comme citoyens. »

Pouvez-vous dresser un état des lieux de la politique de la ville à Lille ?

« La politique de la ville, à Lille comme ailleurs, fait l’objet de fortes critiques. Le rapport de la Cour des comptes de juillet 2012 a rappelé que malgré les efforts consentis depuis trente ans dans les quartiers prioritaires, le taux de chômage y est toujours deux fois plus important qu’ailleurs, que les phénomènes de ségrégation et de discrimination n’ont pas reculé. Si à Lille des efforts ont été faits pour maintenir le versant « développement social » de la politique de la ville, il n’en reste pas moins que l’accent mis depuis une dizaine d’années sur la démolition-reconstruction n’a pas permis d’améliorer la situation socio-économique de la population : les problèmes sociaux ne peuvent se régler par la seule transformation urbaine. Les critiques portent également sur le retard accumulé en France sur la participation des habitants : par exemple à Lille, le Fonds de participation des habitants semble encore trop peu connu et utilisé par la population. La politique de la ville a manqué son rendez-vous avec la participation, comme le montre le rapport Bacqué-Mechmache1 remis en juillet dernier au ministre de la Ville. »

Vous avez travaillé avec ATD Quart Monde sur la question de la pauvreté à Fives, quels enseignements en avez-vous tiré ?

« Deux enseignements forts. D’abord, on peine encore à reconnaître les pauvres comme citoyens. Or, ils ont une connaissance fine, par le « bas », des institutions et l’envie d’être utiles à la société : lorsqu’ils sont écoutés, cela produit des effets bénéfiques sur eux mais aussi sur nos institutions. Ensuite, la mixité sociale ne peut être brandie comme la solution miracle aux maux de notre société, elle ne peut s’imposer brutalement : l’entre-soi (solidarité entre familles, liens noués avec les voisins, avec les associations) constitue une ressource, un levier pour le vivre-ensemble, mais tout cela prend du temps à se construire. Il y a encore fort à faire pour développer le pouvoir d’agir (empowerment) des pauvres : soutenir la vie associative et travailler à une évolution des pratiques professionnelles dans le travail social. ATD met en avant l’importance de l’« aller vers » pour désigner l’enjeu de reconnaissance des pauvres comme citoyens et partenaires. Pour passer du « faire pour » au « faire avec » les familles, il faut travailler la relation (approches collectives et individuelles, dans et en dehors des institutions, sur une temporalité et une éthique permettant de renouer la confiance, etc.). »

Certains quartiers sont-ils structurellement condamnés à la misère ?

« Nul n’est structurellement condamné à la misère. Même si c’est difficile d’en sortir, les parcours de militants d’associations ayant vécu la misère et l’isolement montrent que des renversements sont possibles. Il faut pour cela des efforts collectifs de solidarité, mais aussi des politiques sociales adaptées qui encouragent le pouvoir d’agir des familles, avec des innovations à rechercher du côté du travail social communautaire québécois. Il faut aussi lutter contre toutes les formes de discriminations et soutenir les associations, en particulier lorsqu’elles contribuent, par la contre-expertise citoyenne ou le croisement des savoirs et des pratiques, à l’intérêt général. »

Pensez-vous que le carroyage permette une gestion plus fine et plus efficace de la politique de la ville ? Comment le décliner localement ?

« Le carroyage constitue une avancée en matière de transparence : la géographie prioritaire s’imposera sur des critères simples, relatifs au taux de pauvreté, et non des décisions politiques. Mais la pauvreté est relative : elle dépend de la manière dont elle est vécue par les gens, de la vitalité économique et sociale de la ville, des possibilités de circulation ou au contraire de clôture. Certains micro-territoires de petites villes, qui vont rentrer dans la politique de la ville, ne cumulent pas forcément des problèmes de stigmatisation et de mise à l’écart des lieux de production et de richesse. On risque, par le carroyage, d’occulter la spécialisation ethno-raciale des quartiers ainsi que les mécanismes, complexes, de fragmentation des villes. »

(*) Marion Carrel est maître de conférences en sociologie (université Lille 3/CeRIES), responsable du Master 2 Stratégies de développement social. Ses recherches portent sur la participation et la citoyenneté dans les quartiers d’habitat social. Elle a publié récemment « Faire participer les habitants ? Pauvreté, citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires », ENS Éditions, 2013 ainsi que, avec Paul Cary et J.-M. Wachsberger, « Fragmentation et ségrégation dans les métropoles. Perspectives internationales », Presses universitaires du Septentrion. Elle est membre du comité de rédaction de la revue « Participations ».

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Cette entrée a été publiée le 06/12/2013 par dans Partage d'analyse, et est taguée , , .
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